La première fois que je rencontre, en 2007, des élèves de troisième SEGPA avec lesquels je travaillerai ensuite chaque semaine de l’année scolaire, ils n’ouvrent la bouche que pour me persuader qu’ils n’ont rien à dire, n’osent pas coucher une phrase sur le papier, convaincus de la nullité de leurs codes culturels, de leur identité, la non-pertinence de leurs opinions, de leurs parcours.
Pour se protéger, se cacher, se moquent de leurs camarades. Et puis nous parlons, lisons des extraits de livres, Duras, Rilke, Salinger, nous écrivons, nous interrogeons, nous heurtons, élargissons, à la musique, au cinéma, la télévision, les valeurs mercantiles, la perception de soi, le respect ; l’avenir. A la fin de l’année, plusieurs d’entre eux sont fiers de lire leurs textes, intimes, assumés et généreux, face à une soixantaine de personnes, des parents, des camarades, des professeurs, des inconnus. Tous, sans exception, témoignent d’avoir grandi. J’ai les larmes aux yeux de les surprendre à féliciter leur voisin, les voir s’observer avec bienveillance, purger d’eux-mêmes animosité et inquiétude. Retrouver l’enfance pour aller en confiance vers l’âge adulte.
Expérience identique avec l’autre groupe du collège, constitué d’une dizaine d’élèves. Tous volontaires. Viennent deux heures en plus chaque vendredi matin. La sonnerie de la récré résonne et alors que c’est le raffut ordinaire dans les couloirs, ils restent assis à gratter leur feuille, leurs textes, sans qu’il soit possible de les interrompre.
Même chose, si souvent, depuis cinq ans, depuis que la publication de mon premier roman m’a offert la grande chance d’intervenir dans les écoles. Combien de jeunes visages, en banlieue comme en province, se sont éclairés, combien ont ri à l’écoute de création, combien ont été choqués, rassurés, interrogés ? Aussi simple que ça.
Voilà cinq ans aussi que je travaille comme éducateur scolaire, auprès de jeunes qui fréquentent les collège et lycée de banlieue où j’étais moi-même scolarisé. Je peux dire que la situation est grave. Plus que jamais, ces enfants, ces adolescents, ont besoin d’être valorisé, c’est-à-dire considérés en individus de valeur, besoin d’être confrontés à la différence, encouragés, ouverts au monde : attirés par l’inconnu plutôt qu’en avoir peur.
Je suis indigné, en colère, et profondément triste de la menace qui pèse sur les politiques culturelles, car si l’art ne changera pas la vie de tous comme il a pu, par exemple, changer la mienne, je sais qu’il demeure un média sans équivalent pour forger les esprits.
A l’heure où l’éducation ressemble parfois à un mind-jacking, la seule question à se poser est celle-ci : Désirons-nous vraiment faire de nos enfants des citoyens doués d’esprit critique, capables de révolutions intérieures, d’ouverture, et pas seulement des consommateurs dociles et malheureux, noyés dans la masse ? Si la réponse est oui, alors il est inconcevable de renoncer, d’entamer si violemment la richesse des programmes en faveur de la culture.